A la rencontre des Mentawai

DSC01052 (5)

Nous avons séjourné quatre jours dans la jungle, sur l’île de Sibérut, chez une famille de Mentawai, avec notre guide Korne. Voici un petit aperçu de cette expérience, tellement dense qu’il serait impossible de la retranscrire entièrement, mais nous espérons que cela vous donnera une idée de ce que nous avons vécu. Morceaux choisis, donc :

Jour 1

Après une nuit à se gratter et à se retourner sur nos matelas envahis de minuscules fourmis dans une chambre chez l’habitant à Maura Sibérut, départ à 10h30 en pirogue, après un solide petit-déjeuner (poulet au curry et riz !). L’aventure commence ! On avance rapidement sur le fleuve, au milieu de la jungle. On aperçoit parfois quelques maisons sur les rives et on croise des pirogues, les gens nous saluent de loin. Evidemment, en deux heures de trajet, difficile d’esquiver la pluie ! On dégaine nos kways mais on finit notre petite croisière trempés… On emprunte des canaux de plus en plus étroits, la couleur de l’eau change : de marron clair à marron très très foncé !! Voilà, on est arrivés ! Enfin, pas tout à fait, car il faut désormais marcher 1h/1h30 dans la jungle, particulièrement boueuse !

P1040501 (3)

Au bout de deux pas, nos chaussures ont disparu, j’ai de la boue jusqu’aux genoux, ça glisse, ça aspire nos pieds… Dur dur ! Korne nous donne des bâtons en bois, qui nous aident à rester debouts, et nous explique qu’il faut marcher sur les troncs. En fait, le chemin est jalonné de troncs coupés, sur lesquels il faut marcher en équilibre. Bon, sur le principe ça parait simple, mais en pratique avec des chaussures pleines de boue, c’est pas gagné ! D’autant que parfois, les troncs sont complètement immergés dans la boue : dur de savoir où il faut mettre les pieds… Korne, pour sa part, marche pieds nus et va à une vitesse impressionnante ! On se sent gauches et lents, on a chaud, mais on continue à s’enfoncer dans la jungle.

Enfin, après une heure et quelques chutes, on aperçoit une maison. Elle tombe à pic car nous sommes vraiment (très) fatigués !! On se lave les pieds/chaussures dans le petit cours d’eau et on découvre les lieux : il n’y a personne. La maison est grande, sur pilotis, intégralement en bois, et un message tout en couleurs indique « Welcome to my home » : on n’en revient pas d’être là !

DSC00978 (3)

Au bout d’une demi-heure, la famille arrive, on fait connaissance, à grands renforts d’aloïta (bonjour en mentawai) et de sourires. Nous sommes chez un couple de cinquantenaires, qui ont deux fils (un seul, Jonas, était présent, l’autre étant parti étudier en ville). D’autres personnes arrivent, les unes après les autres : un shaman plein d’humour (que nous avons surnommé Slip Rouge, à cause de sa tenue spécifique attestant de ses pouvoirs), sa femme, ses enfants… Des voisins. La pièce se remplit petit-à-petit ! Un chaton pointe également le bout de ses moustaches (pour mon plus grand bonheur). On se demande si tout ce petit monde ne fait que passer pour nous saluer, ou va rester le temps de notre séjour. Ils sont tous restés !

L’après-midi se déroule tranquillement : nous sommes tous assis à même le sol, on boit du thé et on mange des châtaignes et du sagou ! Certains font la sieste, d’autres fabriquent des bracelets, mais tous ont une cigarette à la main. Les deux hommes fument d’énormes cigarettes roulées dans des feuilles de bananier ! La maison est composée de deux très grands espaces : l’un ouvert (la pièce de vie, où nous étions tout le temps, avec un coin feu pour la cuisine, où nous mangions et dormions), l’autre fermé (où ils stockent leurs vivres et dorment). Pas de salle de bain, de toilettes ou d’espace privé.

DSC00985 (2)

La nuit tombe rapidement, ils installent une grosse lampe à pétrole au milieu de la pièce. Korne nous prépare à manger du riz avec des petits poissons séchés et des chips de crevettes. Je sympathise avec Jabjab, un enfant plein d’énergie d’environ 5 ans (personne ne sait son âge, pas même sa mère !) et nous jouons longuement ensemble. Le soir, on leur montre des photos de nos familles et amis, et on leur parle de notre voyage. Ils sont impressionnés par le nombre de pays que nous visitons ! On leur fait également écouter de la musique : la chanson Papaoutai de Stromae remporte un franc succès, tout le monde la chantonne en dansant ! Jonas revient de la pêche avec un seau rempli de grenouilles, crevettes et petits poissons. C’est reparti pour un repas improvisé ! On a l’impression de passer notre temps à manger !

Vers 22H30, tout le monde se couche, on installe notre moustiquaire au-dessus du petit matelas qu’ils ont prévu pour nous. Nous prêtons nos matelas gonflables au Papa et à Korne, ils sont ravis de les essayer ! Hop, au lit, pour notre première nuit chez les Mentawai !

Jour 2

Nous émergeons vers 8h, après une nuit mouvementée : la mère de Jonas est malade et a toussé de nombreuses fois, Slip rouge s’est levé en chantant à 4h, Jabjab court dans la pièce depuis 6h30 et en dessous de nous, les coqs s’en donnent à cœur joie !

DSC01084 (3)

Nos pancakes à la noix de coco à peine dégustés, nous partons avec deux femmes et Korne à la recherche de feuilles de bananiers, afin de confectionner des jupes ! Elles manient la machette et le couteau à la perfection. Nous revenons rapidement à la maison, les bras chargés de grands rouleaux de feuilles. Jabjab, Slip Rouge et le Papa nous y attendent. Nous repartons dans la jungle cette fois en quête de l’arbre parfait pour fabriquer un slip pour Erlé et un soutien-gorge pour moi !! Nous sommes très curieux de voir comment ils s’y prennent pour obtenir ces sous-vêtements en bois. Ils s’arrêtent devant un long bouleau (car oui, il y a des bouleaux dans la jungle !) : deux coups de machette plus tard, il est au sol. Ils coupent de longues tranches d’écorce, qu’ils retirent en tapant sur le tronc avec des masses en bois. Leurs gestes experts sont d’une précision et d’une rapidité saisissantes ! Jabjab observe l’opération et papillonne autour de nous, adorable dans sa tenue de petit homme fleur. Une fois l’écorce retirée, ils la pèlent afin de ne garder que la couche molle et douce. Ensuite, direction un petit cours d’eau, pour humidifier les bandes et les frapper longuement afin de les aplatir. C’est un travail long et fastidieux (et bruyant !). A les voir à l’œuvre on comprend vite pourquoi ils sont tous si musclés. On prend le relais, mais notre efficacité est plus modérée ! Voilà, tout est prêt, il faut maintenant mettre ces immenses langues de bois à sécher au soleil.

On en profite pour déjeuner, toujours à même de sol dans la maison. De nouvelles personnes sont arrivées, on fait connaissance, l’ambiance est toujours aussi conviviale. On trouve petit à petit notre place, en toute simplicité. Korne se lance dans la confection de mon soutien-gorge, ce qui donne lieu à des grands éclats de rire et des échanges non-traduits ! Ah, les blagues graveleuses sont donc universelles.

DSC01174 (5)

Enfin, le grand moment de l’essayage arrive. Nous voilà transformés en homme et femme fleurs !! Et pas seulement pour une séance photos ! Les femmes nous entrainent dans la jungle, pour une partie de pêche ! Bon, j’ai beau être habillée comme elles, j’ai quand même besoin de mes bottes en caoutchouc et de mon bâton pour être à peu près stable en chemin ! Y’a encore du boulot !!! Jabjab galope de tronc en tronc, complètement dans son élément. Seules les femmes pêchent, le plan est de remonter la rivière jusqu’à la maison, et de ramener à manger pour tout le monde. Me voilà accroupie dans l’eau, mon immense épuisette à la main, en train de gratter les souches immergées en croisant les doigts pour ne pas rentrer bredouille… Après quelques essais, la plus petite crevette du monde consent à se laisser prendre dans mon filet : ouf, l’honneur est sauf ! D’autres petits poissons suivent, c’est l’euphorie à chaque fois !! On papote et on plaisante avec les femmes et Jabjab, même si personne ne comprend rien à ce qui se dit, c’est un moment de franche camaraderie ! Erlé décide de tenter l’expérience et je lui confie mon épuisette. Une petite pause ne me fait pas de mal (et voir Erlé en slip s’escrimer à pécher des cailloux est assez divertissant !)

DSC01108 (3)

De retour à la maison, nous n’avons contribué que modestement à la pêche, mais nous sommes ravis : on mange avec appétit ! Une bonne douche dans la rivière et nous remettons nos vêtements ‘normaux’, plus confortables il faut l’avouer. La nuit tombe, la pluie aussi… Les discussions et jeux avec Jabjab reprennent. Ils sont très curieux, et chaque chose que nous sortons de nos sacs les interpelle : notre carnet de voyage, un magazine féminin, une petite lampe à dynamo… Quelqu’un allume la radio et la musique envahit la pièce, certains dansent, d’autres chantent, on se sent bien. Ils tuent un gros poulet, que nous partageons tous. Après le repas, on entame une partie de cartes endiablée avec Korne et Jonas. Extinction des feux vers 22h.

Jour 3

Réveil vers 8h, nous sommes fourbus. Le matelas n’est vraiment pas très épais ! C’est notre dernière vraie journée chez les Mentawai. Alors que nous dégustons nos désormais traditionnels pancakes, la famille nous apporte une assiette remplie de petites choses noires. On dirait des pruneaux secs de loin, mais il n’en est rien. Ce sont des vers grillés. Hum, bon, il fallait s’y attendre, mais dès le petit-déjeuner c’est un peu… violent ! On goûte du bout des dents, c’est sec et ça n’a pas trop de goût. Ça passe plutôt bien en fait (avec une grosse gorgée de thé par-dessus), sauf la tête, grosse comme une cacahuète et luisante. Impossible d’avaler ça !!

Au programme du jour : récolte de vers et confection de poison ! Nous avions la possibilité de déménager et de partir dans une autre famille pour la dernière journée/nuit, mais nous avons préféré rester dans cette maison, où nous nous sentions comme chez nous.

DSC01242 (3)

Nous partons pour une grosse heure de marche dans la jungle. Il est tôt mais la chaleur nous écrase déjà, la boue a un peu séché par endroits mais je suis toujours à la traine, mon équilibre légendaire me donnant des sueurs froides lorsqu’il faut franchir une rivière en équilibre sur un seul tronc ! On arrive dans un état second, exténués, devant le sagoutier sélectionné par les Mentawai. Quelques coups de hache plus tard, l’immense arbre tombe dans un craquement sinistre, et fait vibrer le sol. Les hommes se mettent immédiatement au travail, désossant le tronc à coups de pics. ! L’énergie qu’ils déploient est incroyable. L’intérieur de l’arbre est étonnamment friable, et on y aperçoit rapidement ce que nous sommes venus chercher : de gros vers blancs/jaunâtres à tête noire, qui ondulent lentement dans des sillons. Ils sont un peu sonnés par la chute de l’arbre et ne bougent pas beaucoup. Les hommes les attrapent et les jettent dans un bac en écorce, qui se remplit rapidement, ça grouille. Les vers sont ENORMES, Slip Rouge nous en tend, pour qu’on les prenne dans nos mains. Bouark !! Ils n’ont pas l’air de comprendre pourquoi j’ai peur, et me regardent avec de grands yeux étonnés. Allez on se lance, ce ne sont QUE des vers… Voilà, j’en tiens un du bout des doigts, il ne bouge pas, ça m’arrange. Je respire à fond, et le balance rapidement dans le seau pour qu’il rejoigne ses copains vers. Ouf, j’ai réussi. Slip Rouge s’amuse beaucoup en faisant mine de me lancer un ver. De nombreuses fois. Ah, ah… qu’est-ce qu’on rigole. Alors que l’arbre est éventré et que tous les vers sont récupérés, Korne fait tomber en un clin d’œil un autre sagoutier ! C’est reparti ! Le travail et la collecte reprennent, à la seule différence que cette fois-ci, ils se mettent à croquer à pleines dents des vers vivants. Et à nous proposer de faire de même. C’est au-dessus de nos forces ! Ils n’ont pas l’air de s’en formaliser, heureusement. Notre seau bien rempli, on repart direction la maison, impatients de déguster ce bon repas qui s’annonce (ou pas). En chemin, nous nous arrêtons pour récolter les ingrédients nécessaires à la confection du célèbre poison mentawai.

DSC01309 (2)

De retour dans la pièce de vie, les femmes s’activent, lavent et cuisinent les vers : elles font de longues brochettes qu’elles mettent dans le feu, et préparent une grande marmite pour faire frire ce qu’il reste. On observe tout cela d’un œil circonspect. Une fois que c’est prêt, tout le monde se rassemble, et pioche dans les plats. On dirait qu’ils mangent des friandises. De notre côté, la dégustation est plus lente et moins… enthousiaste ! Ils nous observent, guettent nos réactions, et sont contents lorsque nous articulons un faible « mananam » (c’est bon, en mentawai). Finalement, ça passe plutôt bien pour moi, tandis qu’Erlé a vraiment du mal. Heureusement, il y a du riz pour faire passer tout ça !

L’après-midi commence calmement par des parties d’échecs et de cartes avec Korne et Jonas, des jeux avec Jabjab, une douche dans la rivière, d’innombrables thés/cafés… On a nos petites habitudes désormais ! On s’est même très bien accoutumés à voir des poules débouler dans la pièce, plusieurs fois par jour. Jabjab se faisait un plaisir de les chasser, inlassablement. Plusieurs personnes viennent me voir et me montrent des bobos : me voici infirmière improvisée ! Je soigne, désinfecte et donne des médicaments à chacun. Erlé quant à lui masse le dos du Papa avec une crème anti-inflammatoire !

P1040619 (3)

Plus tard, Slip Rouge et le Papa nous montrent comment ils fabriquent leur poison, puis enduisent leurs flèches. C’est un poison foudroyant, à manipuler avec beaucoup de précaution. S’il entre en contact avec le sang, aucune chance de survie ! Ils s’en servent pour tuer des singes, cochons sauvages… Nous n’avons malheureusement pas pu voir ces redoutables chasseurs en action, leur expédition étant prévue pour le lendemain, jour de notre départ.

Notre dernière soirée se passe paisiblement. Malgré plusieurs tentatives, la radio ne capte pas de signal, qui est très aléatoire. Pas de musique donc, mais une ambiance familiale. Et c’est avec un peu de nostalgie déjà que nous éteignons nos frontales pour notre ultime nuit chez les Mentawai, au son des ronflements de Slip Rouge.

Jour 4

A notre réveil, nous sommes surpris du calme qui règne dans la pièce. Nous découvrons que tout le monde est parti aux aurores. Il ne reste plus que le couple qui nous accueillait, leur fils Jonas et notre guide Korne. Les adieux ne sont pas leur fort, aussi préfèrent-ils les éviter. Nous prenons notre petit-déjeuner sans trop savoir quoi dire, et l’heure du départ sonne. La jungle nous attend… et après elle, la ville.

 P1040626 (3)

Nous quittons cette famille qui a tout partagé avec nous, avec qui nous avons ri, dansé, échangé et vécu des moments inoubliables avec un gros pincement au cœur et la promesse de retrouvailles. Ce séjour nous a enchantés au-delà de tout ce que nous imaginions et restera gravé à jamais dans nos mémoires…

Pour découvrir nos photos, il suffit de cliquer dessus :

3 thoughts on “A la rencontre des Mentawai



  1. Merci pour votre récit et vos photos.
    Quelle belle expérience ça donne très envie de suivre vos traces.
    Je comptais essayer de m’y rendre avec mes 2 enfants (6 ans et 3 ans) mais apres la lecture de votre aventure je crois qu’ils sont trop petit pour cette aventure physiquement et gustativement intense.


Répondre à eli Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *